La finance islamique a fait une entrée remarquée au Maroc avec l’instauration des banques participatives, appellation officielle des banques islamiques par le régulateur marocain. Ces établissements offrent des produits et services conformes à la charia (loi islamique), ce qui implique l’interdiction de l’intérêt (riba) et la promotion du partage des profits et des pertes entre la banque et ses clients. Le Maroc, dernier grand pays d’Afrique du Nord à introduire ce modèle bancaire, a mis en place un cadre réglementaire dédié et un Comité Charia central relevant du Conseil des Oulémas pour superviser la conformité des opérations. Depuis leur lancement, les banques participatives marocaines suscitent un engouement croissant de la part d’une clientèle en quête de services financiers éthiques, même si leur part de marché reste encore modeste face aux banques classiques.

Bank Al-Maghrib (la Banque centrale du Maroc) a initialement délivré des agréments à cinq banques participatives distinctes. Celles-ci sont pour la plupart le fruit de coentreprises entre de grands groupes bancaires marocains et des institutions financières islamiques étrangères de renom – à l’exception notable de Bank Assafa, qui est entièrement détenue par un groupe marocain sans partenaire étranger. Parallèlement à la création de ces nouvelles banques, trois grandes banques conventionnelles ont été autorisées à ouvrir des « fenêtres participatives » (guichets dédiés au sein de leur réseau existant) afin de proposer des produits bancaires islamiques sous des marques distinctes. L’ensemble de ces initiatives a permis l’émergence rapide d’un secteur bancaire participatif complet. De plus, la mise en place récente de solutions d’assurance Takaful (assurance islamique) et l’émission de sukuks souverains (obligations islamiques) viennent compléter cet écosystème, offrant aux banques participatives des outils indispensables pour accompagner leur développement dans la durée.

Umnia Bank

Umnia Bank est le fruit d’un partenariat entre la banque marocaine CIH Bank (Crédit Immobilier et Hôtelier) et Qatar International Islamic Bank (QIIB), avec la participation de la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG) qui est actionnaire de CIH. Elle a été la première banque participative à ouvrir ses portes au Maroc, marquant le démarrage officiel du secteur. Son siège social est à Casablanca et la banque s’est rapidement dotée d’un réseau d’agences couvrant les principales villes du Royaume. Bénéficiant de l’expertise internationale de QIIB en finance islamique, Umnia Bank a pu proposer dès ses débuts une gamme complète de produits conformes à la charia : comptes courants et comptes d’épargne sans intérêt, offres de financement Mourabaha (notamment pour l’acquisition de biens immobiliers et d’automobiles), services de banque au quotidien (cartes bancaires, chèques) et autres solutions éthiques. La banque met l’accent sur la qualité du service et l’innovation, avec l’ambition affichée de jouer un rôle de premier plan dans le développement de la finance participative marocaine au cours des prochaines années.

Bank Assafa

Bank Assafa est la banque participative du groupe Attijariwafa bank, le premier groupe bancaire du Maroc. Particularité notable, Bank Assafa est la seule des banques islamiques marocaines à ne pas avoir de partenaire étranger – elle est détenue à 100% par son actionnaire Attijariwafa bank, ce qui en fait une banque participative entièrement marocaine. Lancée dans la foulée de ses consœurs en 2017, elle s’appuie sur l’expérience préalable d’« Dar Assafaa », une filiale d’Attijariwafa bank qui proposait depuis plusieurs années des produits de finance alternative (comme le crédit immobilier Mourabaha) avant l’avènement du cadre légal participatif.

Grâce à ce savoir-faire accumulé en interne et au soutien du plus grand groupe bancaire du pays, Bank Assafa a pu déployer rapidement ses activités et étoffer sa gamme de produits. Elle propose aujourd’hui des services variés pour les particuliers, les professionnels et les entreprises : comptes courants sans intérêt, financements Mourabaha pour le logement ou l’équipement, produits d’épargne participative, etc. Dotée d’un réseau d’agences réparties à travers le Maroc, Bank Assafa met en avant son identité purement marocaine et son intégration au puissant groupe Attijariwafa pour instaurer un climat de confiance et de proximité avec sa clientèle, laquelle recherche des solutions financières éthiques adossées à un acteur bancaire bien établi.

BTI Bank

BTI Bank (acronyme de “Bank Al Tamwil wal Inma” signifiant en arabe « Banque de Financement et de Développement ») est née d’une alliance entre le groupe Bank of Africa (ex-BMCE Bank of Africa, l’un des principaux groupes bancaires privés marocains) et le Al Baraka Banking Group, un groupe bancaire islamique originaire de Bahreïn présent dans de nombreux pays. Cette joint-venture associe la connaissance du marché local de Bank of Africa à l’expertise internationale d’Al Baraka, pionnier de la finance islamique au niveau mondial. BTI Bank a démarré ses opérations avec une première agence à Casablanca et ambitionne d’étendre progressivement sa présence à d’autres villes du Royaume.

La banque offre une panoplie de produits conformes à la charia s’adressant aussi bien aux particuliers qu’aux entreprises. On y retrouve les comptes et moyens de paiement courants, des solutions de financement Mourabaha pour l’immobilier, l’automobile ou les équipements professionnels, ainsi que des services aux entreprises cherchant des financements participatifs (leasing islamique, financement de fonds de roulement conforme, etc.). En s’appuyant sur le réseau et la clientèle diversifiée de Bank of Africa, BTI Bank vise à servir une large base d’usagers, y compris des PME souhaitant bénéficier de financements islamiques. La création de BTI Bank a également symbolisé la confiance d’investisseurs étrangers dans le marché marocain : voir un acteur bancaire pan-africain et un groupe du Moyen-Orient s’associer de la sorte souligne le potentiel qu’ils attribuent à la finance participative au Maroc.

Bank Al Yousr

Bank Al Yousr est la banque participative lancée par le Groupe Banque Centrale Populaire (BCP) en partenariat avec le Guidance Financial Group. BCP, banque marocaine à structure coopérative figurant parmi les leaders nationaux, détient la majorité du capital de Bank Al Yousr, tandis que Guidance (un groupe international spécialisé dans les services financiers islamiques, en particulier les prêts immobiliers sharia-compliant aux États-Unis et au Moyen-Orient) apporte son savoir-faire technique et son expertise en matière de produits conformes à la charia. Le siège de Bank Al Yousr est à Casablanca et la banque a débuté ses activités après obtention de son agrément à l’été 2017.

Dès son lancement, Bank Al Yousr a affiché l’ambition de se positionner comme une banque participative universelle de référence. Elle compte progressivement couvrir l’ensemble des besoins de sa clientèle à travers un réseau d’agences dédiées et une gamme complète de produits et services islamiques. Ses offres incluent les comptes sans intérêt, les financements Mourabaha pour l’acquisition de logements ou de véhicules, la gestion de comptes d’investissement participatif, et d’autres services bancaires courants adaptés. S’appuyant sur la force de frappe commerciale et la présence régionale du Groupe Banque Populaire, Bank Al Yousr cherche à toucher un public large à travers le pays – y compris dans les zones moins urbaines – en proposant des solutions bancaires éthiques et accessibles. Son nom, “Al Yousr”, évoque d’ailleurs la notion de facilité et d’aisance, reflétant sa volonté de rendre la finance participative simple et ouverte à tous.

Al Akhdar Bank

Al Akhdar Bank est l’établissement participatif lancé par le Groupe Crédit Agricole du Maroc (CAM) en partenariat avec l’Islamic Corporation for the Development of the Private Sector (ICD), une institution financière multilatérale faisant partie du groupe de la Banque Islamique de Développement (BID). Dans cette coentreprise, Crédit Agricole du Maroc – banque publique marocaine historiquement orientée vers le financement du secteur agricole et du monde rural – détient 51% du capital, tandis que l’ICD en détient 49%. Le choix du nom “Al Akhdar” (qui signifie « Le Vert » en arabe) fait écho à la vocation agricole de la maison-mère et symbolise la croissance et la prospérité que vise cette nouvelle banque participative.

Al Akhdar Bank a commencé ses activités en ouvrant quelques agences pilotes stratégiquement situées (par exemple à Rabat et Casablanca, ainsi que dans des localités à forte activité agricole). Elle prévoit d’étendre progressivement son réseau, y compris dans des zones rurales, afin d’accompagner au mieux les clients agriculteurs et les PME agro-industrielles qui souhaitent des solutions conformes à la charia. Comme ses homologues, Al Akhdar Bank propose des comptes courants et des services bancaires classiques adaptés à la finance islamique, des produits de financement Mourabaha pour l’équipement, l’immobilier ou l’achat de matériel agricole, et envisage de développer des produits spécifiques tels que le contrat Salam (instrument de préfinancement de récoltes conforme à la charia) pour répondre aux besoins du secteur agricole. En capitalisant sur la connaissance du terrain et le vaste réseau d’agences du Crédit Agricole du Maroc d’une part, et sur l’appui d’une institution islamique internationale d’autre part, Al Akhdar Bank ambitionne de contribuer à l’inclusion financière des populations rurales et au financement de projets de développement de manière éthique et durable.

Les guichets participatifs des banques conventionnelles

En plus de ces cinq banques participatives indépendantes, il existe au Maroc des fenêtres participatives au sein de certaines banques classiques déjà établies. Plus précisément, trois grands groupes bancaires ont lancé des guichets islamiques intégrés à leur réseau d’agences :

  • Dar Al Amane, la vitrine participative de Société Générale Maroc.

  • BMCI Najmah, le guichet participatif de la BMCI (Groupe BNP Paribas).

  • Arreda, la fenêtre participative mise en place par Crédit du Maroc (à l’époque affilié au Groupe Crédit Agricole France).

Ces guichets dédiés opèrent à l’intérieur des agences existantes des banques mères et permettent à ces dernières de proposer à leur clientèle des produits conformes à la charia sans avoir créé de filiale séparée. Concrètement, un client de Société Générale, de la BMCI ou de Crédit du Maroc peut se rendre dans certaines agences labellisées Dar Al Amane, Najmah ou Arreda pour ouvrir un compte participatif, souscrire à un financement Mourabaha ou obtenir une carte bancaire islamique, tout en restant dans l’univers de sa banque traditionnelle. L’initiative témoigne de la volonté de ces grands groupes de ne pas rester en marge de la finance participative et d’offrir une alternative islamique à leurs clients fidèles. Néanmoins, l’activité de ces guichets spécialisés est à ce jour plus limitée en taille par rapport à celle des banques participatives à part entière – ces dernières bénéficiant d’une structure indépendante et d’une image de marque entièrement axée sur les principes islamiques, ce qui attire une clientèle spécifiquement à la recherche de ce positionnement.

Enjeux et perspectives

La progression du secteur de la banque participative au Maroc est encourageante, même si elle démarre d’un niveau modeste par rapport au volume du marché bancaire global. Pour continuer à gagner du terrain, ces nouveaux acteurs devront relever plusieurs défis. D’une part, il leur faudra poursuivre l’effort d’éducation financière du public sur les principes et les avantages de la finance islamique, afin de dissiper les éventuelles méconnaissances ou réticences. D’autre part, elles devront diversifier davantage leurs offres : par exemple en développant le financement des entreprises via des formules de Moucharaka (partenariat d’investissement) ou de Moudaraba, en élargissant la gamme des comptes d’investissement participatif, ou encore en proposant des cartes de crédit et autres services innovants compatibles avec la charia. Un autre enjeu de taille pour ces banques est l’optimisation de la gestion de leur liquidité excédentaire dans le respect des règles islamiques – ce qui passe par la création d’instruments financiers adaptés (tels que des sukuks nationaux, des marchés interbancaires islamiques, etc.) pour placer leur surplus de manière conforme.

Toutefois, le contexte évolue favorablement. L’entrée en scène des assurances Takaful offre désormais aux clients la possibilité de couvrir leurs biens (logement, véhicule, santé…) par des polices d’assurance conformes aux préceptes islamiques, comblant ainsi un maillon important qui manquait à l’écosystème. De plus, les autorités monétaires et religieuses marocaines affichent un soutien continu à ce jeune secteur : Bank Al-Maghrib ajuste progressivement la réglementation pour accompagner l’essor des banques participatives, tandis que le Comité Charia central veille à fournir des avis juridiques clairs qui sécurisent tant les banques que leurs clients.

À terme, les banques islamiques au Maroc aspirent à s’imposer comme un pilier à part entière, et complémentaire, du paysage bancaire national. Elles entendent contribuer à la diversification des sources de financement de l’économie et répondre à la demande d’une finance plus éthique et équitable émanant d’une frange croissante de la population. Si leur croissance se poursuit sur la lancée actuelle, ces banques participatives pourraient occuper une place de plus en plus significative, tout en restant fidèles à leur mission fondatrice : concilier les besoins financiers modernes avec les valeurs et principes de la charia, pour le bénéfice du développement économique et social du pays.

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